"[...]Definition: Lorsqu'un certain nombre de corps de même grandeur ou de grandeur différente sont ainsi pressés qu'ils s'appuient les uns sur les autres, ou lorsque, se mouvant d'ailleurs avec des degrés semblables ou divers de rapidité, ils se communiquent leurs mouvements suivant des rapports déterminés, nous disons qu'entre de tels corps il y a union réciproque, et qu'ils constituent dans leur ensemble un seul corps, un individu, qui, par cette union même, se distingue de tous les autres.[...]"
(Spinoza, Ethique)

"Les Vents Contraires" à L'ACB scène nationale de Bar-le-Duc

du 8 octobre au 11 décembre 2010

















"Ulysse et ses compagnons débarquent sur l’île d’Éole, maître et gardien des vents. Après leur avoir offert l’hospitalité, le dieu accepte de les aider à rentrer chez eux. Il offre à Ulysse un sac dans lequel il a enfermé tous les vents contraires à l’exception de Zéphir, brise légère, qui doit les ramener rapidement vers Ithaque.

Au dixième jour de navigation Ulysse aperçoit enfin son île natale. Rassuré et épuisé, le héros s’abandonne au sommeil. Persuadés qu’il contient des trésors offerts à Ulysse, ses compagnons s’empressent d’ouvrir le sac. Aussitôt libérés, les vents contraires se déchaînent et repoussent la flotte vers l’île d’Éole. Irrité du piètre usage qui a été fait de son cadeau, le dieu des vents chasse sans ménagement Ulysse et ses compagnons.

 Il y a entre la toile, le sac, la voile, la manche à air et le vent l’histoire d’une très ancienne fréquentation, tantôt joyeuse « hisse et ho ! », « départ dans l'affection et le bruit neufs! » (Rimbaud), tantôt cruelle, vaisseaux fracassés voiles déchirés, « Combien de patrons morts avec leurs équipages ? L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots ! » (Hugo).

Fréquentation jamais innocente en tout cas. Le vent emplit la voile, la fait faseyer, puis frissonner, l’emplit, mais on arrive bientôt au point de rupture, elle se déchire et le navire sombre : Ulysse ne reverra jamais Ithaque.
L’absence de vent retarde le départ des grecs pour Troyes et contraint à sacrifier Iphigénie, et le trop de vents éloigne Ulysse d’Ithaque et de Pénélope. Histoire de femmes et de vent, toujours. Caresses désirées, caresses refusées. La toile donne corps au désir, matérialise l’air, mais impose une direction qui peut être modifiée de façon imprévisible. Qui dirige ? Vent ou voile, masculin ou féminin ?
Dans l’installation de Sophie Usunier, les vents contraires sont produits et aussitôt domestiqués par d’étranges machines célibataires, rencontre pas si fortuite, accouplement artificiel de ventilateurs et de manchons, de toile et de plastique. Risque et plaisir, frisson délicieux, dangereux. Rouge ou blanc. Blanc ou rouge. Rouge et blanc. Têtes chercheuses, doigts ou sexes pointés vers d’improbables destinations, labyrinthe dématérialisé de vents contraires, dans lequel jouer ou se perdre et qui se confond avec le minotaure dont on perçoit partout le souffle.

Mais Ulysse reverra-t-il jamais Ithaque ?"
Jean Deloche 
Bar-le-Duc, 7 octobre 2010