"[...]Definition: Lorsqu'un certain nombre de corps de même grandeur ou de grandeur différente sont ainsi pressés qu'ils s'appuient les uns sur les autres, ou lorsque, se mouvant d'ailleurs avec des degrés semblables ou divers de rapidité, ils se communiquent leurs mouvements suivant des rapports déterminés, nous disons qu'entre de tels corps il y a union réciproque, et qu'ils constituent dans leur ensemble un seul corps, un individu, qui, par cette union même, se distingue de tous les autres.[...]"
(Spinoza, Ethique)

NATURE MORTE, work in progress

(Listes de courses, vieux cadres), dimension variable

Signes et persistences
(entretien avec Claudio Cravero, curateur à Turin, 2006, Italy)


Claudio Cravero. Dans tes travaux, il coexiste en général des expériences personnelles, et les reflets de la collectivité qui tournent autour de ta sphère professionnelle. Comment ces deux directions, -moi et les autres-, naissent t’elles et se fondent-elles en “nature morte”?

Sophie Usunier. Quand je suis arrivée à Milan en 2001, pour vivre, j’ai trouvé un travail de caissière dans un supermarché. Durant cette expérience j’ai commencé à collectionner les billets de courses que les clients quotidiennement laissaient à la caisse, ces listes d’aliments et de produits pour la maison, qui peu à peu prenaient forme en se concrétisant dans le caddie au départ, et dans la bourse de nylon ensuite.
Par la suite, j’ai encadré chaque billet comme si il s’agissait de quelque chose d’une particulière valeur à conserver.

CC. Ces morceaux de papier, donc, enrichis par l’utilisation d’un simple cadre, ne sont plus des listes anonymes abandonnées par leurs propriétaires, mais des témoins dignes d’attention et de soin, c’est-à-dire que, ce qui avant pouvait représenter seulement un signe sur le papier écrit d’une manière méccanique, constitue maintenant un imaginaire vaste et infini où les paroles, par association mentale, se forment en ce que nous connaissons tous.

SU. “nature morte” , c’est exactement cela.
Dans la collecte du matériel, je me suis aussi rendue compte que bien que les dimensions des billets varient, le contenu écrit reste le même. L’homme signe et enregistre ses besoins basiques (alimentaires et hygièniques), mais délaisse ce que l’on nomme communément le superflu. Et pourtant les caddies en sont pleins. Le superflu ne s’écrit pas, ne se note pas; il s’achète sans préméditation. Le superflu semble presque scintiller et attirer notre attention seulement quand on le trouve ordonné dans les rayons.

CC. Dans tes“natures mortes”, on trouve souvent des listes de courses écrites en langue étrangères, différentes de l’italien. Combien le fait que tu ne soies pas italienne a influencé ce travail ?

SU: Beaucoup. Ma première approche sur la connaissance des choses est caractérisée par l’étude linguistique de chaque parole, ensuite je l’analyse étimologiquement pour arriver à sa décomposition. Généralement je pars de la définition que me donne le dictionnaire, le premier et le plus simple instrument de connaissance. Par la suite, je demande aux personnes qui m’entourent de me définir avec leurs mots à eux ces mêmes paroles.
Dans cette recherche, par exemple, le dictionnaire définit natura morta selon les Beaux-Arts et la décrit comme la représentation de fruits, de fleurs, de gibier et de divers objets.
En ce qui concerne le fait que je ne suis pas italienne, ce travail m’a permis de me rapprocher énormément de la langue et du pays dans lequel je me suis établie.
Chaque billet récolté indique le lieu exact dans lequel le propriétaire a pourvu à ses provisions. Souvent les noms écrits sur la liste et ensuite achetés, nous permettent de comprendre comment beaucoup de choses peuvent avoir des appelations diverses et comment dans le fond, la base reste la même.


CC. D’une certaine manière, l’art représente pour toi aussi la possibilité de découvrir et comprendre la réalité en des termes plus sociologiques qu’esthétiques ?

SU. Oui, sans aucun doute. “Nature morte” est vraiment une opération qui a eut des répercussions sur ma compréhension du monde qui m’entourait et qui m’entoure. Je me suis aussi rapprochée de la vie privée des personnes sans que celles-ci m’en dévoilent leur intimité pour autant. On dit souvent que pour connaître vraiment les gens, on doit chercher dans leurs poubelles…
Le résultat qui émerge de “nature morte” aujourd’hui, est une étude sociologique du lieu dans lequel je me trouve et de la ville dans laquelle je vis, une nature morte contemporaine, miroir du présent, et de ce que sont les besoins de l’homme.

CC. En novembre 2005 “nature morte” fut esposée en groupe de 27 cadres, dans l’exposition Multiplo3 de la NO.Gallery de Milan. Comment est-ce que l’unicité de chaque nature morte a pu rentré dans un exposition qui soulignait au contraire la reproduction sériale de l’oeuvre ?

SU. “Nature morte” est un opération artistique qui peut se répéter à l’infini, c’est un work in progress qui continue dans le temps. Il y aura toujours des listes de courses en papier à recueillir et à accumuler, en Italie aussi bien qu’à l’étranger.
Ce travail n’a pas de fin préétablie, mais une caractéristique constante et précise : malgré la répetition du geste
( que ce soit dans le fait de ramasser les morceaux de papier, ou de les classer), chaque “nature morte” est interprétée comme étant unique dans sa multiplicité.
Il est vrai que la reproduction - comme le soutenait Walter Benjamin - contient la perte de l’aura, du hic et nunc original, mais dans le cas des “ natures mortes”, elle acquiert cette unicité qui la différencie du geste précédent.
On trouve souvent les mêmes mots sur chaque liste, mais celle-ci est à chaque fois unique grâce à l’écriture et au support qui sont toujours diverses. Les listes de courses, en fait, sont toutes écrites par des personnes différentes dont nous ne connaissons pas le nom, mais seulement certaines de leurs habitudes.
Comme tu vois, ce geste ne peut être répété.
Dans la totalité de l’installation, les cadres, tous récupérés dans les marchés, peuvent constituer une série de cadres tous égaux, pareil à une galerie de tableaux baroque, ou bien ils peuvent être regroupés par typologie, exactement comme il arrivait dans la peinture de genre dans l’hollande du 17ème siècle.
Dans ce projet, cela m’interessait de réfléchir à l’écriture et au multiple d’une manière différente, c’est-à-dire sur la dissémination et sur la récolte des signes oubliés comme un language fait d’images pour tracer de nouvelles géographies qui reflètent notre société et ses protagonistes anonymes.